Lire la Bible en groupe

intervention de Père Michel Evdokimov (en février 2006), recteur de la paroisse des Saints Pierre et Paul (Chatenay)

Les interventions tenues au cours de ce colloque sur la lecture de la Bible à l'Institut catholique en février 2006, montrent à quel point nos expériences en ce domaine, avec leurs joies et leurs difficultés, se rejoignent. Nous étions d'accord pour penser que la lecture de la Bible est essentielle pour évangéliser notre mémoire et, pourrait-on ajouter, pour évangéliser l'Église elle-même. Dans sa nature divino-humaine, l'Église n'a pas besoin d'être évangélisée car elle est le corps même du Christ, et en même temps elle a besoin de l'être, dans sa nature humaine, car il lui faut à chaque instant surmonter ses défaillances et retourner à la source d'eau vive.

Au point de départ on doit pressentir une soif, un désir, moins de s'informer sur Dieu - encore que toutes les recherches exégétiques soient nécessaires - que d'entrer en communion avec Lui. Certains pensent que le travail en groupe est pesant, que l'on avance plus vite en lisant seul. Ce n'est que partiellement vrai, car il est bon de ne pas construire sa réflexion personnelle seulement à partir de ses propres lectures ou de son appropriation des commentaires. La lecture en groupe avec confrontation de divers points de vue permet un élargissement de ses présupposés intellectuels ou de ses élans de foi dans une mise en commun vivante, organique, où peuvent s'ouvrir des perspectives neuves, où se manifeste l'être même de l'Église serait-ce à une échelle très réduite. N'oublions pas que le partage des Saintes Écritures a, dans l'Église - et un groupe est une petite cellule d'Église - une connotation eucharistique. Les divers récits de la multiplication des pains montrent que c'est après avoir conféré l'enseignement de sa Parole que le Christ donne en nourriture le pain céleste. Pour Saint Jérôme nous consommons la Parole, au cours de la liturgie dite de la Parole, au même titre que nous consommons le pain et le vin au cours de la liturgie eucharistique.

Une lecture divino-humaine

Lire la Bible en groupe, c'est aller à la rencontre de la Parole incarnée de Dieu qui communique sa révélation à l'humanité à travers les Écritures. Au moment choisi par Lui, Dieu nous donne de comprendre sa Parole, c'est ce que l'on pourrait nommer l'incarnation intellectuelle du texte ; elle donne la possibilité d'en faire une lecture divino-humaine. Dans ce cas je suis appelé, à l'écoute de cette Parole, à prendre l'attitude de celui qui se tient devant son Seigneur. Pareille attitude ne fait nullement obstacle à toutes les recherches scientifiques d'ordre historique, sociologique, philologique, que tout homme serait-il non-croyant peut mener à partir de ce texte. Toutefois au regard des croyants, il est en plus sacré, c'est-à-dire porteur de la présence de l'Esprit qui l'a inspiré aux rédacteurs, porteur d'une Parole venue d'ailleurs et adressée à tous les hommes. On perçoit ainsi l'abîme qui sépare un Renan ou tel adepte de la « démythologisation » au xxe siècle, et ceux qui croient dans le Christ-Dieu fait homme, mort et ressuscité.

L'homme remodelé par la Bible

Chez certains la Bible a étrangement perdu de sa saveur. C'est oublier que seul Jésus a « les paroles de la vie éternelle », et qu'il ne saurait y avoir d'autre chemin de vie. Il est possible de concevoir cette lecture, ou écoute, de l'Écriture comme une sorte de manducation de la Parole. Dans l'Apocalypse (10/9) l'ange donne un livre au voyant : « prends-le et avale-le, il remplira d'amertume tes entrailles, mais dans ta bouche il sera doux comme le miel. ». Ce livre fait sentir à la fois la douceur du salut annoncé, et l'ouverture du jugement de Dieu sur les péchés. Il s'ensuit que cette Parole me purifie, me transforme : « Déjà vous êtes purs à cause de la parole que je vous ai annoncée. » La lecture de la Bible n'est pas anodine.

Père Michel Evdokimov